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Un ancien mayen à Vallorcine : Le hameau de la Poya

 

 

 

Bien caché, accessible uniquement à pied, ce petit hameau de la Poya est plein de charme. Ses habitants ont trouvé là un lieu de tranquillité où ils ont délibérément choisi de vivre isolés. La Poya  abrite une dizaine de maisons, plutôt petites et regroupées les unes contre les autres. Ici la voiture ne peut accéder que pour des raisons impérieuses mais elle doit repartir immédiatement. Elle n’a pas de raison de stationner dans  ce milieu préservé.

Mais qu’était-il  donc avant que la vie moderne s’en empare ?

Ces maisons trapues n’étaient pas des  maisons d’habitation, mais de petites écuries de printemps. L’usage de ces écuries  a varié avec le temps. L’hiver, entièrement recouvert par la neige, le hameau était inoccupé. C’était  un « mayen » (terme venant du Valais) désignant  des écuries  construites un peu plus haut dans les pentes et utilisées au mois de mai après les longs mois d’hiver. Ici, pendant quelques jours, à la remue, puis, ensuite, à la descente d’alpage, les bêtes pouvaient trouver l’herbe nécessaire à leur nourriture.

A la Poya, ce sont des chèvres qui occupaient essentiellement les pâtures, qui d’ailleurs s’étendaient  jusque dans le vallon de Bérard ! Regroupées en troupeau collectif, la gestion en  devint communautaire. Ces écuries étaient équipées parfois d’une chambre où pouvait dormir un membre de la famille. La commune de Vallorcine  impose alors la présence d’un chevrier engagé pour la saison, mais ce pouvait être aussi un petit vallorcin qui se voyait là confier une charge bien lourde!  On embauche ainsi de jeunes enfants parfois de moins de 10 ans ! Ces chevriers devaient être nourris par les propriétaires de chèvres. Et celui qui avait la charge du chevrier devait alors l’aider à sortir les chèvres. D’ailleurs, après la période de la scolarité obligatoire en 1881, ce sont des jeunes valaisans qui seront embauchés, les enfants vallorcins ayant l’école obligatoire jusqu’au 14 juillet ! Au début, matin et soir, chaque famille venait traire ses bêtes et ramenait le lait à la maison où était fabriqué le fromage.

En 1893, pour aider les paysans, est créée une société laitière et l’on construisit en haut du village une laiterie « tournaire » ouverte à tous. Il a fallu alors s’organiser. Chacun  allait traire ses chèvres et portait à la laiterie son lait qui était mesuré dans un bidon de 10 litres. Bidon muni d’un voyant transparent sur le côté gradué par hectolitre. Le nombre de litres de lait  de chacun était inscrit sur un livre de comptes. Par ailleurs, chaque propriétaire, en fonction du nombre de chèvres qu’il possédait,  était inscrit à un tour de rôle. En fonction de ce  tour de rôle chaque sociétaire fabriquait chacun à son tour les fromages de la traite générale  du jour. Et les fromages étaient répartis au prorata des litres de lait que donnait chaque traite.

 

Article 1995 . Nathalie Devillaz –  Dauphiné Libéré

Aujourd’hui, ce hameau bien préservé,  fait l’objet de soins attentifs de la part de  ses habitants locaux ou secondaires , dont deux y vivent à l’année .

Passant, souviens toi de ces vallorcins et  de ces jeunes chevriers  qui menaient là une vie bien rude !

Sources : Vallorcine de Françoise et Charles Gardelle, Revue du musée vallorcin Evlya numéro 7, Vallorcine autrefois de Nathalie Devillaz, article du Dauphiné Libéré de Nathalie Devillaz

 

Histoire et patrimoine Vallée de Chamonix

Christine Boymond Lasserre

La tourne de l’église de Vallorcine

 

 La vision de l’église de Vallorcine protégée par sa tourne est saisissante.Elle est seule face à l’adversité, face aux avalanches,  et  on éprouve de la crainte pour elle. Depuis toujours,  elle est édifiée à cet emplacement et depuis toujours elle est protégée par une tourne…

Une tourne, turne en patois vallorcin est  une digue en forme d’étrave  dressée en amont d’un bâtiment pour  le protéger. Si à Chamonix on parle d’une tourne, attention à Vallorcine on parle d’une turne.

En 1272  ici fut construite une église, détruite 16 ans plus tard,  probablement par une avalanche. Puis  reconstruite dans la foulée et inaugurée le 8 juin 1288. On sait peu de choses de cette église médiévale sinon qu’elle était  protégée par une tourne en bois.

Le 1er  mars 1594 la nef et une maison furent détruites par une avalanche.

Le 5 mars 1674 le hameau du Siseray  proche, situé à environ 300m fut  totalement enseveli.

Le 20 février 1720 la chapelle dans la tourne fut  soufflée, le cimetière autour de l’église endommagé.

La turne n’était pas assez haute pour protéger l’ensemble.

Sur la mappe sarde de 1733 on distingue clairement l’église protégée par sa  tourne. Cette église ancienne est dans le sens ouest -est (donc contraire à l’église  actuelle) et dans les bras  de la tourne  on distingue clairement une  chapelle la chapelle de la confrérie du saint Esprit .

Mappe sarde 1733 . Copyright Archives départementales

  L’église  étant devenue vétuste, les Vallorcins désirèrent la reconstruire. Que de palabres entre eux ! Et oui…  Ceux du haut de la vallée souhaitaient  une église plus sécurisée et plus proche de  leurs lieux d’habitations, et  ceux du bas voulaient  la maintenir au même endroit. C’est le curé,  le curé Cruz,  qui   parvint finalement  à convaincre ses paroissiens de maintenir l’église dans son lieu d’origine.

 Mais avant tout, on se devait de reconstruite la « turne ».

On la voulait  bien , plus résistante, plus forte, plus large que la précédente.. Un projet titanesque pour l’époque !

Les travaux  furent engagés en 1720. Il fallut deux ans aux Vallorcins et une volonté d’airain  pour l’édifier. Ils donnèrent 4500 journées de travail  pour la construire. Durant l’été,  les bonnes pierres étaient repérées dans les éboulis, pierres  que l’on faisait glisser sur la neige en fin d’hiver. Le sable nécessaire était porté le soir après les travaux des champs. La chaux, indispensable pour lier l’ensemble provenait d’un four situé aux Jeurs (en Suisse), elle  fut acheminée en un jour au moyen de hottes.

Mais quel travail ! Quelle volonté ! Quelle réalisation !

Cette tourne se montra efficace car en 1803 l’avalanche évita  l’église alors qu’elle s’étendit dans toute la pente environnante.

En 1843 l’avalanche détruisit le haut du  clocher et endommagea le presbytère, le chœur et la nef furent épargnés. La turne a joué son rôle ! On la renforça  en 1863, puis en 1954. Désormais on l’entretient avec beaucoup d’attention. Encore en 1999 elle protégera  l’église  de l’énorme avalanche descendue jusque dans le lit de l’Eau Noire, la rivière de fond de vallée.

Cette turne est impressionnante.

Actuellement la tourne d’origine de 1721 est à l’intérieur de la turne actuelle .Haute de 3m et large de 5m.

Les murs ont  été renforcés en 1863  par un mur supplémentaire de 3m de haut pour renforcer la turne d’origine.

Ce qui lui donne en côté ouest une hauteur de 5m au niveau de l’église.

La construction est  en pierres sèches, sans liant.

 Compte tenu de leur taille et de la précision de l’ouvrage, c’est un travail colossal ….On ne peut qu’être admiratif !

Elle jouera encore son rôle lors du déclenchement de l’avalanche de 1999.

photo OT Vallorcine

 

Bibliographie 

Germaine Lévi-Pinard : Vallorcine au 18ème siècle .

Françoise et Charles Gardelle : Vallorcine-

E v’lya : la revue n° 4 du musée vallorcin

Jean Yves Mariotte : Henri Baud – Alain Guerrier : Histoire des communes savoyardes.

 

Histoire et patrimoine de la Vallée de Chamonix

hristine Boymond Lasserre

 

Mont Oreb à Vallorcine . D’où nous vient ce nom biblique ?

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Le Mont Oreb au dessus du hameau du Couteray à Vallorcine

Mais d’où nous vient donc ce nom aux consonances bibliques ?

Le Mont Oreb domine le hameau du Couteray à Vallorcine et culmine à 2634m. C’est un lieu  privilégié  durant ces périodes d’automne en raison de l’ensoleillement exceptionnel de sa face sud ouest.

Une superbe randonnée sauvage nous emmène  au sommet. Ici c’est le domaine  des bouquetins et des marmottes, rarement dérangés car le lieu est peu fréquenté.

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Départ des voies d’escalade

De son pied partent des voies d’escalade aux noms  peu ordinaires. Selon les degrés de difficulté, vous pouvez grimper la voie de  « l’été indien », celle des  « diamants de sang » ou encore « la chasse aux trésors » ou « les chercheurs d’or ».

pierre-sculptee-2Dans les pentes herbeuses du sommet  on découvre  une pierre   gravée,   sur laquelle  on discerne un dessin précis où l’on  reconnaît les  « tables de la loi » **.

 Étrange, non ?

Cette inscription pourrait-elle être la raison du nom biblique du sommet ?

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Mont HOREB dans le désert du Sinaï.

Pour information,  dans la bible est cité  le Mont Horeb (mais avec un H), où Moïse aurait reçu les fameuses tables de la loi (voir ci-dessous). Celui ci se situe dans le Sinaï,  culminant  à 2285m. 

Mais ici à Vallorcine ? Y a-t-il une réelle origine biblique ?

Pourquoi donc ces inscriptions sur cette pierre perdue ?

De tous temps les Vallorcins  ont appelé ce sommet  l’Avouille Mousse ou encore la Tête Motze , c’est-à-dire l’Aiguille émoussée ou l’aiguille arrondie.

Alors ? Pourquoi le Mont Oreb ?

La  réponse nous vient de l’ouvrage écrit par Germaine Lévy Pinard  (« La vie quotidienne à Vallorcine ») où celle-ci précise que Mr Horace Bénédict de Saussure demanda à son guide, Pierre Bozon,  le nom de la  montagne qui dominait le hameau du Couteray.

croix-montets-avec-mont-oreb2-copie Il est évident que Mr de Saussure demandait le nom du sommet qu’il voyait. Mais au  18ème siècle, les sommets étaient rarement nommés, seuls les alpages  possédaient un nom.  Aussi  Pierre Bozon donna-t-il  à son client   le nom de l’alpage situé   à proximité. Celui-ci s’appelait « Lo rey » ou « Lo riez » .  Horace Bénédict de Saussure ne comprenant peut être pas avec précision ce que lui  dit son guide,  entendit « l’Oreb »… C’est ainsi que Mont Oreb  sera le nom donné par le naturaliste à cette montagne dominant le hameau.

 L’Avouille Mousse  prendra définitivement le nom biblique de Mont Oreb.

Mais pourquoi donc ces inscriptions sur une de ces pierres ?

 Il nous faut tout simplement remonter il y a une cinquantaine d’années  où un guide et un de ses amis , radiesthésiste et chercheur d’or,  découvrent ce lieu particulier et  isolé. 

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Celui ci  mystique et probablement inspiré par le lieu et par ce nom biblique, eut  l’idée de graver ces tables de la loi. Ignorant probablement l’origine exacte du nom de ce sommet, il fut certainement intrigué par cette appellation religieuse peu commune, d’où son envie de marquer à jamais sur une pierre le symbole du Mont Oreb afin d’intriguer les futurs alpinistes! Aidé de son guide, il réalisa son projet… Le secret fut bien gardé jusqu’à nos jours.

 Ces inscriptions figurent encore. A vous de les trouver !

 

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** (Les tables de la loi sont, dans la bible,  des tables en pierre sur lesquelles Dieu a gravé les dix commandements.… « Moïse retourna et descendit de la montagne, les deux tables du témoignage dans sa main; les tables étaient écrites des deux côtés, elles étaient écrites de l’un et de l’autre côté. Les tables étaient l’ouvrage de Dieu, et l’écriture était l’écriture de Dieu, gravée sur les tables. )

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Histoire et patrimoine de la Vallée de Chamonix

Christine Boymond Lasserre

Vidéo pour découvrir Vallorcine et ses hameaux secrets

 

 

 

 

histoire et patrimoine de Chamonix

Les 750 ans de Vallorcine

Cette année, Vallorcine commémore les 750 ans de son entrée dans l’histoire de la vallée de Chamonix…

 _MG_7337dat « Nous frère (Richard), prieur du prieuré de Chamonix , du diocèse de Genève, à tous ceux qui liront le présent texte, faisons savoir que sciemment et de plein gré, sans y avoir été conduit par quelque ruse ou crainte, mais assuré de droit et de fait, nous avons donné et concédé, en notre nom et au nom de nos successeurs, à titre d’albergement perpétuel, aux Teutoniques  de la vallée des ours  et à leurs héritiers, la moitié de la vallée des ours susdite.

« Cette vallée est délimitée d’un côté par l’eau appelée Barberine , d’un autre par la montagne appelée Salenton , d’un autre par le lieu où naît l’eau appelée Noire  jusqu’à la limite qui sépare le territoire de Martigny  et le territoire de l’église de Chamonix .

« De même, nous signifions que les hommes susdits nommés Teutoniques, et leurs héritiers demeurant au même endroit, soient les hommes liges du susdit prieuré de Chamonix et soient tenus d’acquitter annuellement à la fête de saint Michel archange huit deniers de service et à la Toussaint chaque année quatre livres de cens au prieur de Chamonix du moment, sommes à verser et à acquitter intégralement.

« Et si quelqu’un des susdits Teutoniques veut se déplacer en un autre lieu, nous faisons savoir qu’il pourra emporter ses biens meubles avec lui librement et absolument, ainsi que vendre ses propriétés, le droit du domaine de Chamonix étant sauvegardé, mais à des hommes liges du dit prieuré et non à d’autres.

  « D’autre part, ils pourront demeurer en paix et libres de menées , de visites  et de corvées et, dans le respect des autres usages, droits et coutumes de l’église ou du prieuré de Chamonix, ils doivent obéir au prieur du dit lieu et sont tenus de répondre en tous points, dans le respect des droits de propriété et de seigneurie du dit prieuré conformément à ce qui est en usage et jouissance chez les autres hommes de Chamonix. En foi de quoi nous, prieur susdit, avons apporté notre sceau pour qu’on l’appose sur la présente page.

« Fait au cloître de Chamonix, l’année du seigneur 1264, le deuxième des ides de mai 

 

 

Ce document est riche de détails. Nous apprenons ainsi que la vallée de Vallorcine est bien appelée déjà « la vallée

des ours », que celle-ci est confiée à une population dénommée les « teutoniques ». On y retrouve également  la délimitation  assez précise du territoire concerné. Par ailleurs,  ces teutoniques resteront libres, c’est-à-dire que le prieuré de Chamonix leur reconnait le statut enviable de propriétaires des lieux.

Mais qui sont donc ces « teutoniques », pourquoi cette appellation ? Ont-ils été appelés ainsi  par les prieurs de Chamonix ? Occupaient-ils déjà les lieux ?  A-t-on simplement régularisé une situation  nouvelle?

C’est difficile de  le dire avec précision.

Actuellement,  les chercheurs estiment  que cette population serait probablement constituée de colons venus du haut Valais appelés les Walser. Ceux-ci,   issus d’une population plus ancienne originaire de tribus germaniques arrivant du nord de l’Europe,  auraient colonisé peu à peu les hautes vallées des Alpes,  profitant d’une période climatique plus clémente pour le passage des cols alpins.

 

La migration Walser s’est effectuée par la colonisation de hautes terres d’altitude (près des cols) sous l’entreprise des monastères

_MG_7891De cette culture,  peu d’éléments précis dans la vallée de Vallorcine permettent d’en affirmer l’implantation formelle.  Cependant,  quelques éléments d’architecture encore visibles dans le paysage vallorcin tels les regats ou raccards (commun à des vallées suisses et italiennes de culture Walser) sont  peut être bien le témoignage de l’installation  de ces « teutoniques » dans la vallée des ours.

 

 

 

1264-2014   Vallorcine a célèbré le 750e anniversaire de la charte d’albergement octroyée par Richard prieur de Chamonix aux Teutonici de Valloursine et à leurs héritiers à perpétuité.

La migration à travers les Alpes et la colonisation de ces terres d’altitude par les Walser est un fait unique par son amplitude et sa durée. Ces paysans défricheurs provenant de Souabe puis du Haut Valais ont été appelés par les pouvoirs ecclésiastiques et seigneuriaux. Les actes témoignant de cet appel sont les chartes d’albergement, en allemand Erblehenbriefe. Ils se sont installés dans le haut des vallées près des cols ce qui était stratégique au moment où le trafic de transit se développait. Là où ils se sont implantés, il s’est avéré que ce sont les territoires les plus soumis aux aléas tels que les glissements de terrains, avalanches etc. Au XIIIe siècle, l’émigration s’est d’abord produite vers l’ouest dont Vallorcine puis sur le versant méridional par les cols du Théodule et de Gries, ils ont fondé des colonies dans les vallées en étoile autour du Mont Rose ( dénommées la garde allemande par De Saussure): Macugnaga, le Val Sésia, Gressoney, le val d’Ayas. de Formazza à Bosco-Gurin et par les cols de la Furka et l’Oberalp ils ont essaimé les Grisons où ils se sont fortement implantés par touches. La fin de la diaspora se situe au XVe siècle, au moment du petit âge glaciaire, dans le Haut Prättigau et les deux Walsertal. Walser, contraction de Walliser (valaisan), est le terme utilisé pour les distinguer des autres populations alémaniques.

Max Waibel, spécialiste suisse des études Walser, décrit ainsi Vallorcine dans son ouvrage, « En chemin vers les Walser »: ( transmis par Dominique Ancey de Vallorcine)

PUBLIE PAR CHRISTINE BOYMOND LASSERRE . DROITS RESERVES

 Histoire et patrimoine Chamonix

La dernière éxécution capitale à Chamonix d’un crime réalisé à Vallorcine

Le drame de Vallorcine raconté par Stephen d'Arve

Le drame de Vallorcine raconté par Stephen d’Arve

Elle remonte au 28  janvier 1868, huit ans après l’annexion.

Elle est relatée par Stephen d’Arve, chroniqueur de la vie chamoniarde, qui a assisté à la mise à mort sur le pré de foire, actuelle place du Poilu.

L’homme qui a été guillotiné, condamné à mort pour assassinat par la Cour d’Assises  d’Annnecy, n’avait pourtant pas tué sa victime qui avait réchappé à son  agression.  C’est dire à quel point la justice de cette époque était expéditive !

Plan du lieu du meurtre dressé par la police Archives départementales

Plan du lieu du meurtre dressé par la police.  copyright Archives départementales

Le « crime » eut lieu dans  la nuit du 12 au 13 août 1867, dans le petit village de Vallorcine. A 10h du soir, un homme vint frapper à la porte du presbytère et réveilla l’abbé Mariaz, curé de Vallorcine. Il lui demanda de venir porter secours à son camarade  très malade, recueilli à la caserne des douaniers du Chatelard. Le curé suivit l’homme en toute confiance, mais arrivé au pont sur l’eau noire, celui-ci lui assena plusieurs coups de gourdin sur la tête puis le poussa dans le torrent.

Blessé mais vivant, le prêtre parvint à se hisser hors de l’eau et alla chercher secours chez un voisin. 

Pendant ce temps, le bandit retournait au presbytère et, sous la menace, exigeait de la servante Mélanie qu’elle lui remit les économies du curé, quatre pièces de cinq francs et sa montre en or, puis  s’enfuyait.

Aussitôt  on se lança à la recherche de l’ « assassin ». Celui-ci fut arrêté pas loin de la frontière par les douaniers. C’était un valdotain du nom de Vicquery François-Basile, scieur de long de son état.  Il nia farouchement être l’auteur du crime, mais un enfant avait retrouvé son chapeau dans l’Eau noire, perdu au cours de la rixe. Le chapeau portait la marque d’un fabriquant d’Aoste, c’était une preuve ! Il fut transféré à la prison de Bonneville.

Le procès d’Assises s’ouvrit à Annecy le 17 décembre 1867 devant une foule nombreuse. L’accusé continua à nier toute participation au crime.

La  veille du jour fatidique, deux « Messieurs »  sont venus  à Annecy « prendre livraison »  du condamné pour le conduire sur le lieu de son exécution.   L’un était l’exécuteur en titre de Grenoble, l’autre celui de Chambéry. Ils étaient accompagnés de l’abbé Laffin. On fit croire à Vicquery  qu’on devait le conduire à Chamonix pour un complément d’enquête, mais apparemment  il n’en crut pas un mot.  Pendant le voyage, le prisonnier refusa toute nourriture et toute boisson tandis que les messieurs et  leurs accompagnants se restauraient lors des étapes. A Servoz la calèche fut remplacée par un traineau à neige. Le jeune avocat commis fit, en vain, tout ce qu’il put  pour atténuer sa culpabilité en arguant des « coups et blessures sans intention de donner la mort ». Le jury, à l’unanimité, répondit  par l’affirmative aux cinq questions posées par le président. Le verdict est rendu par la cour : « La cour condamne l’accusé Vicquery à la peine de mort et ordonne que l’exécution publique aura lieu à Chamonix ». Le pourvoi en cassation et le recours en grâce par Napoléon III furent rejetés.

Le condamné reçut de l’aumônier une dernière absolution, baisa le crucifix, et gravit les huit marches de la plateforme,  soutenu par les deux exécuteurs. Une foule d’environ 1500 personnes se pressait  autour de l’échafaud, c’est-à-dire l’équivalent de  la population de Chamonix. On y dénombrait  de nombreuses femmes.

C’est ainsi que fut guillotiné à Chamonix le valdotain François Basile Vicquery . « Ce n’était heureusement pas du sang français » commenteront les spectateurs…

Stephen d’ Arve  ne relata toute cette histoire que  30 ans plus tard, en 1901,  dans un petit livre intitulé « Le drame de Vallorcine ». Dans son épilogue, citant Victor Hugo, il pose franchement la question de l’inhumanité de la peine capitale, supprimée depuis longtemps en Suisse et en Italie.  « Etait-il nécessaire de faire jaillir à si grands frais tant de sang humain sur la neige immaculée de Chamonix ? »

 

 Christine Boymond Lasserre

Histoire et patrimoine de la vallée de Chamonix

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