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Auteur/autrice : Christine BOYMOND LASSERRE

Guide conférencière. Pratique ma profession depuis maintenant plus de 40 ans. Ai acquis une longue expérience et de larges connaissances en terme d'histoire de patrimoine et d'architecture. Toujours passionnée par ces thèmes et ces sujets !

La mappe sarde

Qu’é sa co ?

Les XVIème et XVII ème siècles sont des périodes au cours desquelles, en Savoie, la perception de l’impôt est particulièrement confuse. Victor Amédée II, roi de Piémont Sardaigne, conscient de l’anarchie de ces levées d’impôts dont l’origine est médiévale et imprécise, impose une remise en ordre fiscale qui cherche à établir une estimation juste des biens fonciers par catégories et par biens. Dans la foulée est décidée l’élaboration d’un cadastre détaillé.
L’édit du 9 avril 1728 ordonne la mensuration générale de la Savoie.
Immense gageure pour l’époque !


L’innovation principale est l’élaboration des « mappes », (cartographie généralisée des parcelles de toutes les communes). Commencé en 1730 et achevé en 1738, ce relevé concernera 638 communes qui seront cadastrées dans le détail. Celle de Chamonix sera la plus grande de toutes.
20 équipes sillonnent tout le territoire. Chaque équipe est composée de :
1 géomètre : il dessine les parcelles, les arbres, les biens …
1 métreur : il mesure les propriétés.
1 estimateur (il estime la valeur du bien). Il est aidé d’un indicateur (seul personnage local autorisé, sa présence est nécessaire pour donner des informations sur les lieux.)
La mappe est composée de :
** Un plan cadastral dessiné à l’échelle de 1/2372. C’est à dire 1 mm=2m372. C’est un rouleau de papier entoilé portant le dessin en couleurs de toutes les parcelles (avec n° d’ordre), des chemins, des cours d’eau, des arbres, etc…
** Un registre des parcelles appelé « livre de géométrie » qui répertorie chaque parcelle, le nom du propriétaire et l’étendue du bien
** Un second registre appelé « livre d’estime » qui donne le degré de « bonté » (c’est à dire la productivité) de chaque terrain.
Le tout est envoyé à Chambéry. Des « calculateurs » sont alors chargés de fixer pour chaque parcelle la valeur foncière et le montant de l’imposition.
De ces deux registres on rédige la « tabelle préparatoire » qui est alors mise en consultation dans chaque commune afin que chacun puisse faire état de ses réclamations. Les habitants disposent d’une quinzaine de jours pour contrôler plan et registres. Réclamations inscrites dans un registre appelé « cotes à griefs »
Puis tout retourne encore une fois à Chambéry ou l’on établit la synthèse de toutes les informations rassemblées dans un ouvrage final la tabelle.

Exemple d’un page de tabelle de Chamonix

Ces tabelles sont des registres où se trouve le nom des propriétaires par ordre alphabétique, et leur condition (noble, ecclésiastique, bourgeois, laboureur…),
Le numéro de la parcelle,
La nature de cette parcelle (champ, maison, alpages, murger..),
Le nom du lieu dit,
Le degré de bonté chiffré de 0 à 3 (de bonne terres à mauvaises),
La superficie,
Les frais de culture (déduits des revenus),
Son estimation et sa taille (pour l’impôt).
Dans chaque commune est alors établi un cahier de mutation donnant les informations des changements de propriétaires, de propriétés, de valeurs, Le cadastre se heurte bientôt à la difficulté de suivre les mutations foncières malgré le travail de fourmi réalisé par les secrétaires de mairie.
Il n’est reste pas moins que la mappe donne une vue géographique très précise des parcelles et des confins. Elle resta jusqu’en 1852 le seul instrument de référence pour les limites de parcelles.

Il existait une mappe pour Chambéry, une mappe pour Turin et une mappe pour le village concerné.

Le « lac à l’Anglais ».

Pourquoi s’appelle t’il à l’anglais

Ce charmant petit lac, niché dans la forêt tout près du mur d’escalade, raconte une histoire étonnante. Celle d’un anglais si amoureux de Chamonix qu’il décide, en 1886, d’acheter ces parcelles situées à la sortie du hameau des Pècles.


A l’époque, les diligences empruntent cette route, d’où la vue est magnifique. A cet endroit, il y a deux fermes protégées par un paravalanche, et très peu d’arbres. Quelques bêtes paissent près de l’Arve. Il n’est pas difficile pour Lord Sinclair d’acquérir ces quelques prés sans grand intérêt, hormis la source qui jaillit et offre une eau limpide et surtout si fraîche. Est-ce cette belle eau qui incite notre anglais à choisir ce lieu ?

Lord Sinclair est client de François Couttet, guide et propriétaire du tout nouvel « Hôtel Couttet et du Parc ». Il vient régulièrement à Chamonix. Certainement fasciné par cette vallée enchanteresse, il cherche à créer ce qui, partout en Europe, est en vogue : un « parc à fabriques ».
En effet, depuis quelques décennies déjà, des parcs ou des jardins sont créés en de nombreux lieux afin d’inciter à la promenade, à la découverte, sans être dérangé par des éléments extérieurs.
Dans ces parcs sont construits des édifices décoratifs (appelés des « fabriques ») qui doivent dégager une atmosphère rustique, antique ou… asiatique.
Nous connaissons tous le jardin du Petit Trianon, où le promeneur traverse des rochers et des grottes aménagées artificiellement afin de lui donner le sentiment de se retrouver dans une nature sauvage ! Ou encore le parc Monceau et ses temples antiques !
Notre ami John Sinclair, particulièrement touché par la nature forte qui s’impose en ce lieu dominé par le Mont Blanc, décide alors de creuser un lac au contact de la source abondante qui nait au pied du rocher. Il plante à proximité des arbres inconnus dans la vallée. Il aménage de fausses grottes

,puis il fait construire une fausse ruine au bord de l’eau… Un petit sentier qui monte graduellement au-dessus du lac permet au promeneur de se livrer à la rêverie ou à la méditation. Nous sommes encore dans la sensibilité du romantisme finissant du XIXème siècle.

Ce petit lac est devenu la folie du moment. Tout touriste venant à Chamonix empruntait un mulet ou se rendait à pied pour aller visiter ce que chacun chantait comme le lieu « à voir ». On naviguait en barque sur le lac, on se faisait peur à franchir les pas dangereux qui permettaient d’accéder aux grottes. On poussait des portes artificielles de pierre pour passer d’une grotte à l’autre puis, tout en bavardant, on se rendait au kiosque qui dominait le lac d’où l’on avait la vue la plus merveilleuse de la vallée.

Le temps a passé. Les épicéas ont pris le dessus, créant une forêt sombre. Le promontoire fut pris d’assaut par les ronces, les grottes abandonnées furent endommagées, on créa de nouveaux aménagements.

L’intérêt se porta désormais sur le nouveau lac, plus grand, créé pour édifier les remblais de la nouvelle voie ferrée. Ce fut le nouveau lieu de rendez-vous. Seuls dans la mémoire des habitants des Gaillands resteront le nom de « lac à l’anglais » et du « kiosque à l’anglais ».

Bien plus tard, en 1939, certains chercheront la manière d’exploiter l’eau de la source si fraîche et si pure. Et dans les années 1970 de gros projets immobiliers menaceront ce lieu secret. Le terrain est alors acheté par la municipalité.

L’attraction principale est aujourd’hui le rocher d’escalade où viennent s’exercer les grimpeurs. Connaissent-ils eux même l’histoire de ces lieux ? Le calme du lac et de sa ruine est désormais animé par les cris des enfants suspendus à la tyrolienne qui le traverse. Saura t’on leur raconter l’histoire de ce lieu un peu hors du temps et riche d’une histoire originale ?

Le plus vieux parchemin de Chamonix

Les archives départementales de Haute Savoie possèdent un document des plus précieux pour Chamonix et des plus anciens pour la Haute Savoie : la charte de donation de la vallée aux moines bénédictins de saint Michel de la Cluse dans le Piémont.
Mais comment ce magnifique parchemin en bon état daté de 1091 est-il arrivé jusqu’ à nous ?


Lorsqu’en 1519 les chanoines du chapitre de la collégiale de Sallanches succèdent aux religieux de l’abbaye de saint Michel, ils descendent dans leur résidence principale à Sallanches le gros des archives de leur succursale .C’est là, dans un grenier, que le notaire Bonnefoy les découvrira en 1831 et les transférera chez lui pour les étudier. Plus de 449 liasses de l’ancienne collégiale. Celles- ci avaient échappées à la destruction des armées révolutionnaires.
Le texte de la charte n’était cependant pas inconnu puisqu’en 1660 Samuel Guichenon, érudit, le publia dans son « histoire généalogique de la royale maison de Savoie ». Mais nous devons la redécouverte de la charte à Markham Sherwill qui, en 1832, curieux de l’histoire chamoniarde, rencontre Mr Bonnefoy ce qui lui permet de remettre aux yeux du monde une part de l’histoire chamoniarde : … « à la première vue des vénérables papiers je compris la joie enthousiaste qu’éprouve un antiquaire en découvrant quelques nouveaux trésors… et la poussière qui les recouvrait paraissait aussi vieille que le Prieuré lui-même ». Il publie ainsi en 1831 à Londres la première histoire de la vallée de Chamonix.
En 1879 et 1883 Mr Bonnefoy publie les pièces les plus importantes dont la charte datée de 1091. Photographiée, elle sera alors éditée à plusieurs reprises. Vient alors en 1907 la séparation de l’Eglise et de l’Etat, les documents sont rapatriés aux archives départementales.
Immédiatement, les historiens se penchent sur ce document précieux .On le soumet à l’Ecole des Chartes où l’historien Maurice Prou écrivait à son collègue annécien «je ne crois pas que l’écriture puisse être de la fin du XIème … On la daterait plutôt du milieu du XIIème, ne serait-ce pas une charte du XIème recopiée ou interpolée ou en tout cas refaite au XIIème ? Remarque intéressante qui ne sera reprise qu’en 1979 par Jean Yves Mariotte qui, directeur des archives départementales, effectua un examen serré et en proposa une traduction précise (texte ci-dessous).
Ce document « vrai-faux », selon Mr Mariotte, a tourmenté nombre de spécialistes car si on s’en réfère aux documents de l’époque, ce parchemin manque de précisions : pas de lieu, pas de date précise. Certes les témoins et les signataires sont bien attestés, mais le texte est bref et on est frappé par l’imprécision dans l’identification. A l‘époque, les dotations énuméraient généralement dans le détail les donations. Surtout on ne mentionne ni les hommes qui, en général, sont toujours cités, et l’on reste dans une description générique trop imprécise. Le rappel au règne d’Urbain II permet de dater la signature entre 1089 et 1099.
Les historiens en concluront que cette charte a été reprise au XIIème siècle. Effectivement, dans ces mêmes archives, deux actes datés de 1202 et 1204 marquent le début d’une série de pièces de plus en plus abondantes qui montrent, selon Mr Mariotte, « une identité de main et une quasi simultanéité chronologique ».
La fameuse charte de la fin du XIème serait donc la transcription abrégée voire la nouvelle rédaction dans la seconde moitié du XIIème voir même plus tard d’un acte ayant réellement concédé aux Bénédictins la totalité de Chamonix.
Pourquoi ?
Il faut savoir qu’à l’époque, lors de donation aux grandes abbayes savoyardes, les seigneurs conservaient « l’avouerie ». C’est-à-dire la protection et la défense du lieu. Il est probable que celle-ci avait été usurpée par d’autres seigneurs (probablement les Nangy). La garde du prieuré fut reprise en1204 par les comtes de Genève. Les moines exhumant un document élagué de toutes dépendances envers les comtes de Genève afin d’affirmer leur autonomie.
La charte attribuée à 1091 serait donc une version remaniée du document original du 12ème siècle, mais le document nous confirme bien que la vallée été donnée aux moines en fin du 11ème siècle.

Source : article de Mr Paul Guichonnet. Journal Le Messager septembre 1991.

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